| Un événement. Une exposition nous est proposée
à la Galerie Venise Cadre.
Natif
de Marrakech, ce peintre nous fait perpétuer le rêve depuis déjà plusieurs
décennies que ça soit au niveau de l'imaginaire du jeu du hasard, du sport
ou de scène où les instruments jouent aux couleurs du maître rivalisant
ainsi avec les notes de musique.
Cette fois-ci, l'artiste nous propose une peinture tentant de percer l'âme
et la culture de son pays natal. Il assume, à toute fin utile, une mise
en scène picturale de personnages en posture de communication et d'échange
de mots et de regard. Un langage feutré très autochtone et teinté de cachet
princier digne de l'élégance nocturne de mille et une nuit . Des amoureux
qui abordent un discours amoureux et qui réduisent l'espace plastique
à une série de caresses et de touches où le mot d'ordre est l'harmonie
du geste et l'esprit de la couleur. Des cavaliers se livrant à une chevauchée
au « baroud » traçant une ligne de démarcation entre eux et le clown qui
en se regardant au miroir, élimine son masque pour recevoir et concevoir
sa propre image. Entre temps, une main omniprésente et fatale qui s’agite
et tente de donner à tout ce corps un dénominateur commun en émettant
à chaque situation un nouveau discours.
Le discours de la main. La douleur, domestiquée par l’artiste,
est transcrite dans une étiquette de douceur et le discours du verbe se
dédouble tel un heureux mariage avec un simple langage de main. Cette
fameuse main est souvent la ligne directrice de l’œuvre de Giacomo de
Pass. Elle s'agite fébrile pleine de tendresse et d'ivresse. Elle est
magicienne et bohémienne. Elle raisonne, ordonne et fait des signes telle
une signature du salut. Elle se suffit à elle-même, voyageant sans espoir
d'atteindre une rive. Une main qui danse au rythme de ses veines, de sa
sève, de son énergie et de sa transe. Elle vient au-delà des stations
légitimant les rêves. Elle coordonne tous les mouvements du jeu plastique,
tel un chef d'orchestre. Elle est dans le monde et ailleurs, dans le thème
et partout. Quand, elle ne joue pas aux instruments de musique, elle caresse
et verse de la tendresse crue dans une palette de couleurs résistant au
temps. Elle puise du puits créatif et généreux jusqu'à l'ivresse au point
de devenir un, une âme des tons, un arc-en-ciel qui fait passer des anges
clandestins et qui danse au rythme des vents et des saisons. Est-elle
la main de l'artiste ou la main du destin? Tout compte fait, les deux
ne sont toujours que des sœurs jumelles qui se cherchent par alternance
avec une affinité rude à toute épreuve. Leur champ commun n'est-il pas"
le son de la flûte"?
Une peinture en mouvement. Le discours plastique ne travaille pas
sur le thème, ce dernier n'est qu'une résultante déclinée pour débloquer
une charge de sensibilité débordante. Une sorte de billet d'excuse pour
aller vers le fonds des choses. Le cœur est dans la peinture elle-même,
loin des soucis de mode et de modernité forcée. D'ailleurs, en « toile
de fonds », le travail sollicite en nous une perspective qui niche dans
le rêve et uniquement dans celui-ci. La répartition des formes s'exécute
dans une obsession de coupe sous divers angles, en séquence dynamique,
ce qui confine le mouvement au moment plastique le plus intense. Les perspectives
se multiplient et se juxtaposent pour certainement déplacer le débat d'un
simple jeu de couleur et de forme à quelque chose de plus fondamental
où l'évaluation n'est plus faite sur le thème en tant que tel, ni même
sur l'agencement des couleurs, mais sur l'idée féconde d'un imaginaire
qui tente d'embrasser le ciel et de réceptionner les étoiles, sans laisser
de traces d'origine. La lumière recense des cloisons de charme discret
et inaugure des festivités pour plus de nuances et plus de transparence.
L'odeur du baroud. Les cavaliers nous reviennent avec force et
fierté comme des fils du soleil bénits. Disséquées en plusieurs plan de
repérage, leurs silhouettes se structurent dans une aura tendant vers
une synthèse d'images mêlant hommes, chevaux et poussière rouge. Le peintre,
qui croit aveuglement dans son geste et dans la lumière qui le fascine,
imprime une hiérarchie que lui dicte sa stricte sensibilité. Les couleurs
lâchent prise pour un chromatique visiblement gourmand en primarité. Fraîches,
ces couleurs coulant de source subissent, au passage, un traitement d'image
copieux et un arrosage d'effets spéciaux corsé qui permet une sorte de
thérapie de l’œil ayant un faible pour un chromatique sans voilage. Un
meilleur rendement de jeu d'harmonie ne fait des cavaliers, enfin de compte,
que des axes de répartition du plaisir de la matière peinte. Les tons
se succèdent en plusieurs tranches superposées pour rallonger le moment
de la lecture de l’œuvre en tant que telle. Marcel du Champ n'a-t-il pas
fractionné lui aussi, avec rigueur sa fameuse "mariée" pour imprimer le
mouvement et faire sortir la peinture de son état statique?
Le portrait des femmes. Le portrait des femmes du « bled » est,
probablement, le résultat d'un long moment de concentration et de nostalgie,
à en juger par l'éclat de ces yeux au féminin qui se perdent dans du vide,
qui se cachent pour éviter de croiser le regard de l'autre. N'est-il pas
dit que le regard est sincère et que les femmes parlent plus des yeux
contredisant souvent le verbe. Cet instant que l'artiste perçoit entre
ce qui est fondamental dans la dynamique du visage et qui ne peut être
que les "yeux" lieu des convoitises, des larmes et de toute translucidité,
nous restituent avec une sensibilité extrême les traits de caractère des
personnages, lesquels évoluent entre l'énigme et le charme et entre le
chaud et le froid ! Il n'y a même plus de place pour évoquer une facture
de coquetterie. Les femmes sont brossées et projetées dans leur dignité
dans leur véritable authenticité. L'artiste ne tente pas un essai sur
un compte de fée mais part, belle et bien, d'une vision intimiste ce qui
lui confère une sorte de pouvoir décodant l'âme de ses sujets. Il s'éloigne
des soucis esthétiques et du "joliment fait" pour s'attaquer à une peinture
de profil du personnage que nourrit certainement, sa passionnante et curieuse
mémoire.
Strates de mémoire. Le peintre travaille sur le souvenir et prospecte
les périphéries les plus éloignées possibles. Et Dieu sait quand un peintre
réussit à croiser les chemins du souvenir avec ses exigences et orientations
plastiques ! Il voyage dans le temps et nous retourne avec un filet mystérieux
où la prise comporte des perles, des émeraudes et une certaine magie qui
sort du temps et qui franchit le pas pour accéder au récit universel.
D'ailleurs, cette peinture si pure, si tendre tend vers une confusion
avec des pierres précieuses juste ajustés sur un pendentif pour la vie.
Couleurs de vie. La vie chez Giacomo de Pass s'apparente à une
série de mises en scène ou les rôles s'alternent entre le rire amer et
les larmes douces, entre le visage nu et le maquillage imposant, entre
l'argent et la misère planifiée entre le souvenir et la naissance de ce
dernier. D'autres raisons d'autres motivations guident la main excitée
de Giacomo de Pass vers des espaces inconnus. Il découvre des continents
nouveaux en se laissant guider sans préavis. Parfois surpris, le peintre
se contente des contours pour des lendemains meilleurs. Ces retours sur
ses traces offrent une chance de mémoriser des souvenirs associés à la
naissance de ces continents pour contenir une nostalgie soulignée.
Parfum de technologie. Pour l’artiste, le mouvement de la vie tourne
autour de l'argent, des affaires et des idées porteuses ou destructrices.
Les mains des personnages se serrent en guise de solidarité entre les
races et les peuples malgré la divergence des intérêts et le discours
désuet de la fraternité humaine. La technologie fait son entrée timide
et à petits pas à travers les instruments de communication agencés dans
la foulée du festival des couleurs. Le mobile, le téléphone ne sont-ils
pas des moyens de communication par excellence? Là aussi nous sommes tentés
de croire que l'artiste introduit une exception au corps à vénérer, au
ciel et ses constellations et au règne animal. Il remet en question les
statuts de la plasticité et leur ordre du jour qui ne s'intéressent qu'à
ce qui a été déjà incrusté dans une toile comme patrimoine. Nous nous
éloignons du carcan de la pomme et de la poire sous des tirs croisés de
la lumière pour réhabiliter les produits de la technologie malgré leur
design branché, malgré leur visage métallique comme l'aurait tant souhaité
César.
Une fibre végétale. L’oiseau, éternel ami de toute aventure pour
le peintre, cède de l'aile pour laisser l'avantage à d'autres animations.
Un arrêt sur image et une expression sans retouches pour avoir droit au
spectacle en direct, au transfert intégral de l'émotion. L'instant du
plaisir est formulé comme il vient. Derrière les milles facettes superposées,
la couleur tranche au grand jour pour un primat de ton. Dans ses différentes
compositions il n'y a presque pas de composante végétale et si elle est
sollicitée ce n'est que pour reprendre une charge symbolique de la gerbe
de blé véritable nourricière de l'humanité. Le blé émerge exhibé devant
la grandeur et la profondeur du ciel. Au passage un oiseau affamé introduit
le désordre en dérobant quelques graines. La composante végétale n'est
envisagée que pour son aspect utilitaire en rapport avec la reproduction
des espèces. Sa couleur jaune tel un soleil naissant révolutionne cependant,
la froideur des lieux.
Des yeux de lumière. Ce monde qui ratisse large offre plutôt chez
Giacomo de Pass une dimension de fête et d'allégresse. Ainsi des parures,
des bijoux, des cristaux, des grincements et des avalanches de lumières
mielleuses, sont autant d'éléments qui donnent un repère de fiesta. Les
yeux cogitent dans la même sphère que les perles d’ornements. Des yeux
émanent un rayon lumineux qui nous conduit à une brillance en signe de
fidélité à ses statuettes qui s'apprêtent à voler de la main de l'artiste
pour certainement échapper à leur destin. L'oiseau continue de dominer
et d'étendre son aura et ses nuages sur l'ensemble ou presque. Il picore
et touche à tous les interdits, même sans corps de femme, avec un il
averti pointu et vicieux. Il veille sur la cité, plane sur les lieux et
contrôle toutes les cartes et plans de vol des couleurs errantes. Le corps
est omniprésent. Il se faufile derrière une barrière de brume épaisse
et vivante parodiant la vapeur ardue des bains maures pour ouvrir le bal
au clown.
Visage de clown. Le clown est au rendez-vous, comme à l'accoutumé,
pour nous faire changer du "nu" qui occupe presque tous les étages de
la peinture contemporaine. Ce choix est évident. Le clown est le seul
animateur ou presque qui cache son visage, efface ses traces pour épouser
la forme d'un visage de négation. Il le fait pour la peinture du personnage.
Il est lui-même support de peinture et vieux souvenir du spectacle dansant
de l'homme ancien. Chez Giacomo de Pass le clown ne rit pas, il pleure.
Ce qui est et doit être considéré comme une négation du personnage. Notre
peintre tente de le restituer en tant qu'homme qui vit parmi les hommes
avec ses souffrances ces joies avec ses droits et ses obligations familiales.
Cet humanisme est souvent rencontré dans la peinture de Giacomo de Pass
qui dans une de ses plaidoiries relate le monde du jeu exprimant les deux
facettes: le paradis et l'enfer. Les points de mise passent par des probabilités
d'angles d'éclairage. Le cadre du jeu est toujours sapé de parure et le
gain cristallise les moments et les lieux. La perte vomit le lieu et affiche
une douleur infernale et le joueur se retire dans ses zones d'ombre. Tout
ce qui brille lui fait mal aux yeux. Il y a souvent chez l'artiste une
tendance à dénuder et réifier le thème pour l'exprimer tel quel, c'est
à dire, avec ses contradictions. De ces oppositions naît un panaché dosé,
un résiduel qui laisse un arrière goût plastique équilibré et agréable.
Probablement cette peinture libre, qui ne se réclame pas d'une position
doctrinale vit et vivra pour toujours parallèlement à cette main, qui
réunit toutes ses forces pour éblouir, cherchera éternellement une autre
main, celle du destin, pour applaudir tout ce qu'il y a d’intéressant
dans la peinture contemporaine.
Hannaoui abdelmajid
Artiste peintre-Critique d'art |